paysage, avec bruits

création automne 2014
co-production Penn Ar Jazz / Service culturel de la ville de Landivisiau

Marc Ducret

Marc Ducret © Maarit Kytoharju

avec Marc DUCRET (guitare)

Lorsqu’on a la chance de rencontrer des musiciens aussi complets, de partager des moments de musique, de recherche, d’expérimentation avec eux, on a envie de pousser l’aventure plus loin et d’essayer de nouvelles formes ; c’est en travaillant en profondeur avec les mêmes orchestres que j’ai appris le plus.

Notre collaboration a commencé en 2008 lors de la création de « Happy Together » à Canal 93 à Bobigny ; puis en 2009 c’est la mise en chantier du projet « Tower », auquel Frédéric Gastard (saxophone basse) et Matthias Mahler (trombone) participent comme membres de mon quintet franco-danois « Real thing #1″ (cd « Tower, vol.1, Ayler records) puis du grand orchestre « Tower-Bridge » (sortie au printemps 2014, Ayler records). Entre-temps Journal Intime – les deux compères susnommés rejoints par Sylvain Bardiau (trompette) – m’invitent ainsi que Vincent Peirani à me joindre à eux sur le programme « Extension des feux » (cd Neuklang).

Des pôles d’intérêt communs, des envies partagées, un goût de la forme et de la structure qui laisse respirer l’improvisation, d’une rigueur rythmique qui s’invente en dehors des réflexes ou des sentiers battus : inviter à mon tour Journal Intime à jouer ma musique me paraissait une évidence.

Marc Ducret.

Résidence du 25 au 28 août 2014 – Landivisiau (29)

Concerts :

  • 14 octobre 2014 – Atlantique Jazz Festival (29)
  • 25 novembre 2014 – Auditorium de Seynod (74)
  • 11 décembre 2014 – L’Atelier du Plateau (Paris)

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Entretien avec Marc Ducret (Juillet 2014)

Le fait d’être associé à un petit lieu comme Landivisiau pour une résidence artistique est-il courant pour vous ?

La situation des musiciens dans ce pays (et dans d’autres) est telle que, même si je détestais un endroit, je n’aurais pas le choix du lieu – je travaille où on me le propose ! Mais ce n’est pas le cas : il y a beaucoup de petits lieux plus dynamiques que des grandes villes ou des capitales, dans lesquelles les contraintes économiques sont souvent trop fortes – essayer de trouver un local de répétition avec un piano à Paris est un casse-tête insoluble, par exemple. C’est plus souvent une question de dynamisme des gens impliqués, et c’est souvent en province qu’on les trouve. Le travail de Penn Ar Jazz en est un bon exemple.

Peut-on en savoir plus sur le projet Paysage, avec bruits ?

J’ai travaillé depuis plusieurs années avec Fred Gastard et Matthias Mahler au sein de mes projets, ils m’ont ensuite invité à partager l’aventure « Extension des feux » ; nous avons tourné et enregistré cette musique, et j’ai eu envie de renvoyer la balle, en quelque sorte : écrire pour nous quatre un répertoire entier. Journal Intime est un trio soudé, avec une histoire commune solide ; nous avons beaucoup de pôles d’intérêt en commun, et c’est excitant de composer pour des « voix » aussi fortes.

On vous entendra aussi l’an prochain dans une formation dont vous n’êtes pas le leader ? Cela change-t-il quelque chose ?

La notion de « leader » est importante pour moi, dans la mesure où je suis plus à l’aise dans une situation où quelqu’un prend en charge la direction de la musique et assume les choix esthétiques ; je crois qu’il faut un « leader » qui décide, propose et met en forme. Donc j’ai autant de plaisir à jouer la musique des autres que la mienne, à condition que les choix soient clairement définis. Par ailleurs je suis très fidèle – mon trio existe depuis bientôt vingt ans! – plus on creuse une relation au son, au rythme, plus on enrichit un dialogue et plus on découvre ensemble.

À Brest vous rencontrerez des élèves.Cette transmission est-elle importante pour vous ?

Je suis totalement autodidacte, et donc très prudent quant à la notion de « transmission » ; j’ai simplement des années de questionnement derrière moi, et si je peux aider des musiciens plus jeunes en leur faisant partager mes expériences, tant mieux…

Notre époque aime à poser des étiquettes.Le mot jazz en est une. Quel sens a-t-il pour vous ?

Le désir de ranger, d’étiqueter ne me semble pas plus ni moins fort à une période qu’à une autre ; c’est une des nombreuses faiblesses de notre esprit que de vouloir à tout prix se donner des béquilles et se rassurer face à la nouveauté – et en matière d’expression artistique, chaque expression est originale et neuve, donc déconcertante. TOUTES les appellations, toutes les étiquettes dont on affuble les artistes sont réductrices et néfastes pour les artistes eux-mêmes, qu’on parle de jazz, de rock, de musique « contemporaine », d’impressionnisme, de fauvisme, d’avant-garde ou de M-base.

Vous avez la réputation d’être radical.
Avez-vous le sentiment de jouer une musique difficile ?

Je ne sais pas ce qu’est une musique « difficile ». Si j’ai du mal à apprécier une musique, je la réécoute – ça n’a rien de difficile. Si une oeuvre  ne me parle pas, je ne l’écoute plus, puis je réessaye plus tard ; certaines œuvres me restent toujours hermétiques ou incompréhensibles ou détestables après plusieurs écoutes, je ne vois toujours pas ce qu’il y a de difficile là-dedans. En revanche, détourner des auditeurs potentiels de s’intéresser à tel ou tel artiste sous prétexte qu’il ou elle est « difficile » est une pratique courante – et stupide et terriblement pernicieuse, bien sûr.

N’est-il pas vain de croire qu’il existe un juste milieu entre la « musique » grand public consensuelle et les recherches des laboratoires sonores les plus avant-gardistes ?

Les laboratoires, sonores, médicaux ou architecturaux, sont indispensables ; c’est là que s’élabore un matériau précieux et que s’entretient cette attitude de recherche, d’expérimentation qui engendre Rimbaud comme Boulez, Bacon comme Velazquez. Que leur « portée » soit confidentielle ne signifie rien. Quant à la rencontre des « publics », qui a dit qu’on ne pouvait pas écouter Christina Aguilera, Salvatore Sciarrino, Haendel et Kate Bush dans la même journée? Les gens écoutent ce qu’ils veulent, et c’est très bien comme ça! S’ils choisissent de n’écouter qu’une infime partie de la musique disponible, c’est leur choix – ce n’est pas le mien, et je ne les guillotine pas pour autant.

Depuis vos débuts, vous avez, on l’imagine, exploré toutes les possibilités de la guitare ? Le développement de l’électronique et du numérique vous a-t-il fait entrer dans une autre dimension ?

Non, je suis loin d’avoir exploré même une petite partie de cet instrument ; plus on travaille, plus on découvre de possibilités nouvelles, plus on apprend, plus on a de choses à apprendre. Les possibilités électroniques, puis numériques, sont des outils, performants, mais seulement des outils : la musique n’est pas là… Nous travaillons avec exactement les mêmes questionnements et les mêmes paramètres que les musiciens d’il y a deux cents ou cinq cents ans ; les codes changent, les émotions restent les mêmes. Les outils technologiques sont superficiels au regard de l’enjeu.

Pour Penn Ar Jazz, les arts ne doivent pas être déconnectés du réel. On le voit avec la « dictature » du Marché, mais aussi avec les difficultés sociales et financières des intermittents ? Quel est votre sentiment sur cette situation ?

Il n’y a de « dictature » du marché que si on l’accepte, or c’est précisément cela, être un artiste: ne pas accepter cette dictature comme un fait donné. Depuis la nuit des temps, l’écrasante majorité des gens se soumet à l’idée que les rapports commerciaux font la loi dans nos vies, tout en s’en plaignant hypocritement ; il faut que quelques-uns disent « non, tout ne s’achète pas ni ne se vend. Combien coûte une scène de Molière? Six mesures de Schubert? Une promenade en forêt, un dîner avec des amis, un souvenir d’enfance? Combien ça coûte de tomber amoureux, d’éclater de rire avec ses enfants, d’être ému par la lumière? » Parce que c’est de ça que parlent les artistes, c’est en ça que leur « inutilité » est précieuse, justement. Nous le payons cher, bien sûr ; on tolère les saltimbanques quand il y a de l’argent dans les caisses, mais quand la « crise » (soigneusement orchestrée, il ne s’agit pas d’une épidémie de grippe) fait que tout le monde s’inquiète pour son confort, les saltimbanques sont les premiers boucs émissaires. Ce n’est ni nouveau, ni original…

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